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Sommaire
Masayoshi Son, fondateur de SoftBank, a bâti et détruit sa fortune à plusieurs reprises en pariant des dizaines de milliards de dollars sur son intuition plutôt que sur des données financières, de la bulle Internet à Alibaba, Arm et le Vision Fund. Son parcours illustre autant des paris visionnaires exceptionnels (Alibaba, Arm) que des excès spéculatifs coûteux (WeWork, Bitcoin).
Ce que tu vas apprendre :
- Comment Masayoshi Son a perdu 99 % de sa fortune lors de l'éclatement de la bulle Internet
- Comment son pari de 20 millions de dollars sur Jack Ma est devenu une participation à 60 milliards dans Alibaba
- Comment le Vision Fund a transformé sa méthode d'investissement en stratégie de pression financière
- Pourquoi le pari sur WeWork a manqué de faire s'effondrer son empire
- Comment l'acquisition d'Arm a permis à SoftBank de rebondir grâce à l'essor de l'IA
En mars 2000, le monde entre dans le nouveau millénaire avec une passion inouïe pour Internet. Et au sommet de cette pyramide complètement euphorique, on trouve un homme. Masayoshi Son.
Pendant trois jours, il devient l'homme le plus riche de la planète, devant le fondateur de Microsoft, Bill Gates. Il pèse des dizaines de milliards de dollars. Mais l'histoire ne fait que commencer.
Fin 2001, la bulle Internet éclate. Les marchés s'effondrent. En quelques mois à peine, Masayoshi Son voit 99% de sa fortune personnelle disparaître. C'est l'une des plus grandes destructions de richesse individuelle de l'histoire financière moderne.
70 milliards de dollars partent en fumée. Pour n'importe quel être humain normalement constitué, c'est la fin. Le point de bascule vers la folie ou le désespoir absolu. Pas pour lui.
Pour comprendre comment on survit à une telle chute libre sans s'écraser au sol, il faut remonter dans le temps. Il faut comprendre la psychologie d'un homme qui a toujours joué sa survie à quitte ou double.
La survie par le chaos
Masayoshi Son naît en 1957 au Japon. Mais il n'est pas vraiment japonais aux yeux de la société. Il est issu d'une famille d'origine coréenne, ce qu'on appelle les Zainichi. Dès son plus jeune âge, il encaisse les conséquences d'un racisme quotidien.
Il comprend très vite qu'il est prisonnier d'un système, et que peu importe son intelligence et son ambition, il pourrait rester en marge de la société, incapable de poursuivre ses objectifs.
Ça fait grossir une rage au fond de lui. À 16 ans, il prend une décision radicale : il fuit vers les États-Unis pour étudier.
C'est là-bas, loin du mépris, qu'il va forger son arme de vengeance massive. La technologie. À l'université, il développe le brevet d'un traducteur électronique de poche. Un coup de génie précoce. En 1978, il vend ce concept à la firme japonaise Sharp pour un million de dollars.
À tout juste 21 ans, il vient de poser la première pierre de son empire. Son ADN d'investisseur est figé pour toujours. La haute technologie sera sa revanche sur le monde, et il est prêt à tout miser pour gagner.
C'est ce qu'il a fait à la toute fin des années 90. Le problème, c'est que le crash des marchés boursiers a presque tout emporté sur son passage. Il est assis sur un champ de ruines.
Mais au lieu de se replier, de faire profil bas et de passer à autre chose, il décide de contre-attaquer violemment.
Son intuition lui hurle que le futur technologique appartient à l'Internet très haut débit. Mais il y a un problème de taille, et il est sur le terrain.
Au Japon, le marché des télécommunications est en situation de quasi-monopole, verrouillé par le géant public NTT. Personne ne peut y entrer sans autorisation officielle.
L'administration bloque systématiquement toutes ses demandes pour lancer son propre réseau, Yahoo! BB. Attention, le nom porte à confusion : malgré le « Yahoo! », c'est une offre ADSL, un peu comme une Freebox de l'époque. Les Japonais ont déjà accès à Internet, mais c'est lent, et surtout, c'est cher.
Pour aller au bout de sa vision, il comprend rapidement que la diplomatie ne mènera à rien. Il faut un coup d'éclat. Ou plutôt, un coup de folie.
Il se rend physiquement au ministère des Télécommunications à Tokyo. Il entre dans le bureau d'un haut fonctionnaire responsable du dossier. Et là, c'est un thriller qui commence. Masayoshi Son pose un briquet sur le bureau.
Il annonce d'une voix calme mais déterminée que si on lui refuse encore les licences dont il a besoin pour briser ce monopole public, il va s'immoler par le feu, ici même, dans ce bâtiment officiel.
La menace semble démesurée, mais elle témoigne d'une détermination terrifiante. Rien ne semble pouvoir l'arrêter.
Et le pire dans cette histoire, c'est que le chantage fonctionne.
L'administration, prise de court, finit par plier. Masayoshi obtient enfin ses précieuses licences. Mais il est encore à mi-chemin : une fois les autorisations obtenues, le plus dur reste à faire. Il faut conquérir les clients.

Et une fois encore, il ne va pas y aller avec le dos de la cuillère.
Il recrute une armée de jeunes étudiants. Il les poste sous de petits parasols rouges à chaque grand carrefour de Tokyo avec une consigne simple : distribuer des modems gratuitement aux passants.
Des centaines de milliers de terminaux sont offerts dans la rue pour forcer l'adoption de son réseau, avec 2 mois offerts pour tester la qualité du service.
C'est une stratégie kamikaze, à perte, et au culot. Mais encore une fois, les planètes s'alignent pour Masayoshi Son. Il réussit le miracle de percer sur le marché, et son entreprise, SoftBank, ressuscite financièrement.
L'homme ruiné de la bulle Internet vient de s'imposer par la force et l'intimidation. Il a prouvé au monde entier qu'il est incontrôlable, et qu'il ne vaut mieux pas se mettre en travers de son chemin.
Les braquages du siècle
Si Masayoshi Son peut se permettre de mener cette guerre marketing dans les rues de Tokyo pour sauver son empire, c'est qu'il cache un secret. Comme si son esprit vivait sur plusieurs espaces temporels à la fois.
Pendant qu'il se bat au Japon, une graine plantée quelques mois plus tôt germe silencieusement, dans le plus grand secret.
Juste avant que la bulle Internet n'éclate et ne pulvérise sa fortune, Masayoshi Son n'est pas à Tokyo, ni à Wall Street. Il est à Pékin.
Il est en chasse. Loin de l'euphorie occidentale autour des valeurs technologiques, il rencontre des dizaines d'entrepreneurs locaux et enchaîne les rendez-vous à une cadence infernale.
Il veut à tout prix trouver la prochaine pépite asiatique avant que les Américains ne s'en emparent.
Dans la salle de réunion, un homme se présente. Il ne ressemble en rien aux stéréotypes des fondateurs de la Silicon Valley. Il ne sait pas écrire une seule ligne de code. Il n'a aucun bagage technologique.
Il s'appelle Jack Ma.
C'est un ancien professeur d'anglais qui peine à gagner sa vie correctement. Lorsqu'il prend la parole devant Masayoshi Son, son dossier est vide. Pas vraiment de business plan, pas vraiment de projections de revenus ni de données pour prouver une rentabilité à terme. Rien de ce qu'un banquier d'affaires exigerait pour ouvrir un dossier.
Tout ce que possède Jack Ma, c'est une conviction et un discours très optimiste sur l'avenir du commerce en ligne en Chine.
5 minutes. C'est le temps exact qu'il faut au cerveau de Masayoshi Son pour prendre l'une des décisions les plus lucratives de toute l'histoire du capitalisme moderne.
Il l'arrête net, le regarde droit dans les yeux, et décide de lui confier un pactole : 20 millions de dollars investis dans cette coquille presque vide.
Cette coquille porte déjà un nom : Alibaba.
À ce moment-là, autour de la table, les propres conseillers de Masayoshi sont pétrifiés. Wall Street aurait sans doute qualifié ce geste de fou. Signer aussi vite, sans aucune preuve du bien-fondé de l'entreprise, c'est difficilement compréhensible.
Sauf pour Masayoshi Son, qui a une règle d'or qu'il suit à la lettre : faire davantage confiance aux hommes qu'aux chiffres. Et chez Jack Ma, il perçoit la même rage animale de vaincre qui l'anime depuis son enfance.
Le temps va lui donner raison d'une manière absolument folle.
Pendant que SoftBank traversera l'enfer du krach boursier et la guerre des télécoms au Japon, Alibaba va croître dans l'ombre et dévorer petit à petit le marché chinois.
Je fais un petit bond en avant. En septembre 2014, Alibaba fait une entrée triomphale à la bourse de New York, et pour Masayoshi Son, c'est un grand jour.
La mise initiale de 20 millions de dollars, ce pari fait dans une salle de réunion de Pékin 14 ans plus tôt, se transforme en une participation valorisée à plus de 60 milliards de dollars.
Un retour sur investissement stratosphérique qui donne une leçon à un grand nombre de financiers de l'époque. Masayoshi vient de prouver au monde entier que son intuition peut terrasser des armées d'analystes diplômés.
Mais pour bien comprendre son emprise sur le monde de la technologie, il faut mettre de côté ce triomphe et revenir une dizaine d'années en arrière. Car pendant la croissance folle d'Alibaba, le patron de SoftBank a le cerveau en ébullition sur un tout autre front.
Il comprend que l'Internet fixe, pour lequel il s'est battu dans les rues de Tokyo, ne suffit déjà plus. Selon lui, l'avenir de l'humanité entière tiendra dans la poche. On est à l'été 2005, et il décide de prendre un vol direct pour Cupertino, le berceau d'Apple en Californie. Avec un objectif bien précis en tête : aller voir Steve Jobs.
Les 2 hommes s'étaient déjà croisés quelques années plus tôt lors d'un salon informatique à Las Vegas. Cette fois, il ne vient pas juste pour prendre le thé. Il a un plan bien précis, et encore une fois, haut en couleurs.
Dans le bureau du patron d'Apple, l'ambiance est électrique. La légende raconte que Masa sort un carnet de notes et dessine rapidement un croquis.
Il montre à Steve Jobs le dessin d'un appareil hybride d'un nouveau genre : un baladeur iPod fusionné avec un téléphone mobile. Il lui explique avec énormément de confiance que c'est l'avenir, et qu'Apple doit absolument fabriquer cette machine.
Steve Jobs, connu pour son arrogance, sourit et l'arrête immédiatement. Il lui glisse une phrase qui va tout changer : « Ne dessine pas ça, j'ai déjà mon propre plan. »
À cet instant précis, personne sur cette planète ne sait que l'iPhone est en préparation, en dehors d'un cercle très restreint et ultra-confidentiel chez Apple.
Face à cet aveu, le cerveau de Formule 1 de Masayoshi Son tourne à plein régime. Il ne demande pas de parts dans l'entreprise, il ne demande pas à participer à la conception. Il exige une seule chose, avec une audace dont seul lui est capable : l'exclusivité des droits de vente de ce futur appareil pour tout le territoire japonais.
Steve Jobs est surpris par un tel niveau d'assurance. Le produit n'existe même pas publiquement, et cet homme-là, dans son bureau, veut déjà verrouiller le marché d'un pays entier. Sous la pression, et ne voulant pas finir en feu dans son bureau, il finit par accepter le deal. Il lui donne sa parole.

Mais il y a un problème. Un problème de taille.
SoftBank ne possède aucun réseau mobile. Masa vient d'obtenir l'exclusivité du siècle pour vendre un téléphone que personne n'a encore vu, mais il n'a aucune antenne pour le faire fonctionner.
Maintenant vous connaissez le personnage. Vous savez que Masa a plus d'un tour dans son sac, et que déployer un réseau mobile à l'échelle d'un pays tout entier, pour lui, ça relève du détail.
Fort de cette simple promesse verbale, parce que oui, de cette entrevue il n'y a ZÉRO contrat signé, il retourne au Japon et s'apprête, une nouvelle fois, à jouer la survie de son empire à la roulette russe.
On est en mars 2006. Il rachète la filiale japonaise de l'opérateur britannique Vodafone, une entreprise en perdition, au bord de la faillite.
Pour l'acheter et récupérer ses antennes, Masayoshi Son s'endette. Et pas qu'un peu. 15 milliards de dollars empruntés aux banques, sur la base d'une seule intuition et d'une poignée de main avec Steve Jobs. C'est délirant.
Si Apple échoue, si le futur téléphone est un flop commercial, SoftBank fait instantanément faillite et Masa est ruiné pour la deuxième fois de sa vie. Probablement de façon définitive cette fois.
Mais en 2008, quand l'iPhone déferle enfin sur le Japon, exclusivement sur les réseaux fraîchement rachetés par son groupe, c'est un raz-de-marée et tout le monde crie au génie.
Vous vous souvenez peut-être de ces images d'acheteurs prêts à camper devant les boutiques Apple. SoftBank en profite directement. Grâce à cet engouement, le groupe repart enfin sur des bases financières saines et devient le leader incontesté d'une nouvelle ère numérique.
Masayoshi Son a littéralement pris le futur en otage, en misant des milliards qu'il ne possédait pas. Il a prouvé au monde qu'il était le plus grand parieur de la planète.
Mais jusqu'à quand ? Cette addiction au risque, cette sensation presque divine d'invincibilité, c'est un poison. Très bientôt, cela va brouiller son jugement et précipiter sa chute.
Mégalomanie et Vision Fund
En juin 2010, devant une foule de partenaires médusés, il monte sur scène pour présenter le nouveau plan stratégique de son conglomérat. SoftBank est devenu tentaculaire : une domination absolue sur l'Internet japonais grâce à Yahoo, les télécommunications depuis l'acquisition de Vodafone, et cette participation dans Alibaba qui vaut déjà de l'or.
Masayoshi Son n'est plus le survivant ruiné du krach boursier. C'est désormais une sorte d'oracle dont les moindres intuitions font trembler les marchés asiatiques.
Ce qu'il présente ce jour-là n'a rien d'un rétro-planning à 1, 2 ou 3 ans. Sur son PowerPoint : un projet méticuleux, prévu pour les 300 années à venir.
Face à un écran géant, il parle de puces électroniques implantées dans le cerveau humain, de télépathie, de clonage et de la cohabitation inévitable entre les hommes et les machines. On imagine l'ambiance de la salle, qui oscille entre une fascination un peu morbide et un léger malaise.
Mais Masa est totalement sérieux. Il annonce que son entreprise se prépare pour la Singularité, ce moment théorique où la technologie dépassera définitivement le niveau intellectuel humain. Il ne veut pas simplement assister à ce basculement historique. Il veut en être l'un des acteurs.
Et pour relever ce défi, il a besoin d'argent. Beaucoup d'argent.
6 ans plus tard, en juillet 2016, il passe à l'acte. Il cible une entreprise britannique ultra discrète mais indispensable au fonctionnement du monde moderne : Arm, le petit joyau de la conception de microprocesseurs. Ses architectures invisibles se trouvent dans la quasi-totalité des téléphones de la planète.
À cette période, tous les yeux sont rivés sur le Royaume-Uni : un mois auparavant, un peu plus de 51% des citoyens britanniques ont voté pour quitter définitivement l'Union européenne. Les marchés financiers mondiaux sont tétanisés par cette incertitude.
Masa, lui, sent que c'est le moment idéal pour faire de bonnes affaires. Il rachète l'entreprise pour 32 milliards de dollars en cash. Le plus gros rachat jamais réalisé par une entreprise asiatique au Royaume-Uni.
Il vient de se payer la barrière de péage par laquelle toute la technologie mondiale devra passer. Le monde de la haute finance pense alors avoir tout vu de sa folie des grandeurs.
Mais cette acquisition colossale n'était qu'un échauffement. Le cauchemar financier des jeunes fondateurs de la Silicon Valley va commencer.
Masayoshi Son prépare une arme de destruction massive. Un outil tellement monstrueux qu'il va dérégler les lois des marchés. En mai 2017, il dévoile publiquement le Vision Fund.
Un fonds de placements doté de 100 milliards de dollars. 100 milliards. Du jamais vu dans le secteur de la technologie. Pour amasser une telle montagne de liquidités, le Japonais s'est allié avec le plus grand réservoir de pétrodollars de la planète : le puissant fonds souverain d'Arabie Saoudite, le PIF.
En une seule signature, Masayoshi Son réunit plus de billets que la totalité des capitaux de la Silicon Valley combinés. Il possède désormais le pouvoir de vie ou de mort sur toute jeune startup prometteuse.
La méthode qu'il va employer est terrifiante. Une stratégie de la terreur orchestrée dans les palaces les plus luxueux de la planète.
Le mode opératoire est le même à chaque fois. Il convoque le jeune créateur de la nouvelle étoile montante, comme Uber, Didi ou Slack. Il le regarde parler quelques minutes à peine, puis le coupe brusquement pour reprendre le contrôle de la conversation et imposer sa vision. D'où le nom du fonds.
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À chaque fois, il sort son carnet et pose un énorme chèque sur la grande table. Souvent plusieurs milliards de dollars. Un montant largement supérieur à ce que n'importe quel entrepreneur aurait demandé initialement. Et c'est voulu, puisque derrière, Masa force la main grâce à un chantage.
Il exige que la startup prenne ces capitaux sur le champ. En cas de refus, SoftBank ira investir cette somme faramineuse chez son concurrent le plus direct, avec pour mission de détruire la boîte.
Une technique un peu mafieuse appliquée au monde moderne des startups. SoftBank prend tout ce beau monde en otage, et les pépites les plus prometteuses passent sous la domination totale d'un seul homme.
En forçant ces entreprises à absorber des montants aussi gros, Masayoshi Son gonfle artificiellement toutes les valorisations technologiques de la planète. Il crée sa propre réalité financière, totalement déconnectée de la rentabilité réelle des sociétés.
Il déploie ses dizaines de milliards comme on déploie une armée, en garantissant que rien ne puisse échapper à son contrôle. Mais cette capacité à construire sa propre réalité va doucement lui faire perdre pied.
Le grand joueur prépare lui-même son propre crash.
Le château de cartes s'écroule
La mécanique du Vision Fund finit par se retourner contre son créateur. À force de manipuler les chiffres pour forcer la croissance, Masa perd de vue la réalité des entreprises qu'il achète.
La rencontre avec Adam Neumann illustre parfaitement ça.
Le fondateur de WeWork a bâti une société de location de bureaux partagés. Le modèle économique est un arbitrage immobilier classique et particulièrement risqué.
L'entreprise signe des baux de location très longs, souvent sur 15 ou 20 ans, pour des immeubles entiers. Elle rénove ensuite ces espaces pour les sous-louer au mois ou à l'année à des freelances et à des startups.
En cas de faible demande, les revenus locatifs à court terme s'évaporent, mais les loyers à long terme, eux, sont toujours là. Malgré ça, Adam Neumann parvient à vendre ce concept comme une entreprise technologique, censée élever la conscience humaine.
Oui oui, c'était presque sectaire. Il existe une excellente série, WeCrashed, que je vous conseille si vous voulez comprendre comment on a pu en arriver là.
Masayoshi Son se rend au siège de WeWork à New York. Son emploi du temps est tellement serré qu'il n'accorde que 12 petites minutes à la visite des lieux. 12 minutes pour évaluer une entreprise qui perd déjà de l'argent.
À l'arrière de sa voiture, en repartant vers l'aéroport, il demande au patron de WeWork de le rejoindre. Il lui tend un écran pour préparer un accord et lui pose une question précise : lors d'un combat, qui gagne entre le fou et le type intelligent ?
Neumann répond que c'est le fou. Masa lui dit alors qu'il n'est pas assez fou.
Ce dialogue va amener à la signature de l'un des accords les plus désastreux de la finance moderne. Sur cette base, SoftBank signe un premier chèque de 4,4 milliards de dollars, puis continue d'injecter des fonds. La valorisation totale de WeWork grimpe à 47 milliards.
Ce chiffre ne repose sur aucun fondement économique. Les conseillers financiers de SoftBank, les banquiers de Wall Street, les journalistes spécialisés : tous tirent la sonnette d'alarme.
L'entreprise de coworking brûle du cash à une vitesse démentielle. Adam Neumann s'achète des jets privés, dépose la marque « We » à son propre nom pour la revendre à sa propre société pour près de 6 millions de dollars. Il n'est pas loin d'être encore plus fou que Masayoshi Son. Qui, de son côté, est dans le déni le plus total.
Il est persuadé d'avoir trouvé son nouveau Jack Ma. Il ignore toutes les mises en garde de son propre conseil d'administration et encourage même WeWork à dépenser plus d'argent pour croître plus vite.
Le parieur est devenu prisonnier de sa méthode. Il est convaincu que sa volonté suffit à tordre la réalité économique d'une boîte. Le piège de l'argent facile s'est refermé sur lui.
Et le pire, c'est que cette perte de lucidité ne se limite pas à WeWork.
La fièvre spéculative s'empare personnellement de l'homme d'affaires. Le marché des cryptomonnaies connaît alors une ascension fulgurante, et évidemment, Masa décide d'entrer dans la danse. Mais au lieu d'anticiper la tendance comme il a su le faire avec l'Internet mobile ou le commerce en ligne, il achète en panique.
Poussé par son entourage, il achète des centaines de millions de dollars de bitcoin au moment exact où la monnaie atteint son premier pic historique, fin 2017. Quelques mois plus tard, énorme correction. Il liquide ses positions et revend ses actifs avec une perte sèche estimée à 130 millions de dollars.
Cet épisode est très loin d'être anecdotique. Il illustre une faille. Celui que le monde entier voyait comme un stratège, un Warren Buffett des temps modernes, semble désormais agir sous l'impulsion, comme un joueur de casino qui essaie de se refaire.
Le choc intervient à l'automne 2019. WeWork prépare son introduction en bourse, et c'est le moment de vérité : l'instant où l'entreprise doit publier son S-1, un document obligatoire de la SEC (le gendarme boursier américain), et ouvrir ses livres de comptes aux yeux du grand public.
Le document de plusieurs centaines de pages révèle un désastre financier et une gouvernance hors de contrôle.
Sur le plan comptable, les pertes s'élèvent à près de 2 milliards de dollars rien que pour l'année 2018. Les conflits d'intérêts d'Adam Neumann sont étalés au grand jour : il a loué ses propres immeubles à WeWork, il a facturé des millions pour l'utilisation du mot « We », il a signé des prêts personnels garantis par les actions de l'entreprise.
La réaction du marché boursier est immédiate. Les investisseurs publics refusent d'acheter les actions à la valorisation espérée. L'opération est annulée en urgence pour éviter une humiliation publique.
La chute est lourde. Très lourde.
La valorisation de WeWork s'effondre, passant de 47 milliards à moins de 8 milliards de dollars en quelques semaines. L'entreprise se retrouve au bord de la faillite, incapable de payer les loyers de ses immeubles dans le monde entier.
C'est d'ailleurs pour éviter ce type de déboire que je recommande aux investisseurs débutants de se diversifier, notamment avec un portefeuille d'ETF.
Pour éviter un effondrement qui emporterait la réputation de son fonds, Masa est contraint de débourser des milliards supplémentaires pour renflouer la société. Et même si ça paraît fou, il a aussi fallu verser des indemnités de départ à Adam Neumann pour l'évincer de son poste de direction.
Les conséquences pour le groupe japonais sont désastreuses. Début 2020, le Vision Fund enregistre des pertes de près de 18 milliards de dollars sur l'exercice.
L'homme qui dictait ses règles à la Silicon Valley doit admettre publiquement son erreur de jugement. Le modèle économique a atteint ses limites, et l'oracle de la tech vient de prouver... qu'il pouvait se tromper.
L'ultime relance
La traversée du désert qui suit le naufrage de WeWork s'annonce rude pour le milliardaire japonais. La pandémie de COVID-19 frappe l'économie mondiale, paralyse de nombreuses startups du Vision Fund et gèle les investissements.
SoftBank se retrouve en grande difficulté financière, avec des pertes trimestrielles records qui inquiètent très sérieusement les marchés asiatiques.
Les analystes commencent à rédiger la nécrologie financière de Masayoshi Son, convaincus que le joueur a fini par brûler son ultime joker et que sa méthode appartient au passé.
Pourtant, contre toute attente, il lui reste une carte en poche. Un atout qui vient d'une graine plantée 7 ans plus tôt. L'acquisition du concepteur de puces britannique Arm, qui semblait totalement démesurée lors de sa signature en plein Brexit, se révèle un coup de maître.
Le monde entier se tourne soudainement vers les besoins de calcul exponentiels de la nouvelle vague d'IA générative. Et l'architecture d'Arm devient le socle de cette mutation.
L'entreprise britannique est introduite en bourse à New York en septembre 2023. Cette opération relance instantanément SoftBank.
La valorisation de la filiale explose. De quoi offrir au groupe japonais une bouffée d'oxygène inespérée, et prouver encore une fois que l'instinct du dirigeant persistait, malgré toutes ses frasques et ses pertes colossales accumulées au fil des années.
L'empire de Masayoshi Son échappe de justesse à la noyade et semble enfin revenir à la raison.
Et pour ça, il n'y a pas 10 000 solutions. SoftBank liquide purement et simplement ses actifs historiques, histoire d'accumuler suffisamment de cash pour mener sa dernière bataille.
La participation mythique dans Alibaba, qui avait pourtant bâti sa légende et sa fortune deux décennies plus tôt, est vendue par tranches successives.
L'objectif de cette liquidation massive : concentrer l'intégralité de sa puissance de frappe financière sur un seul et unique tableau, l'intelligence artificielle.
Masa rassemble plusieurs dizaines de milliards de dollars en liquidités pour s'asseoir une dernière fois à la table des négociations.
Face à ses actionnaires lors d'une assemblée générale, il déclare même avoir été créé spécifiquement pour accomplir ce moment précis de l'histoire humaine. Bon. Ce n'est pas parce qu'il est revenu à la raison qu'il est devenu moins excentrique.
Il abandonne alors toute logique de diversification pour chercher l'alignement parfait avec cette nouvelle révolution technologique, qu'il imagine capable de transformer les humains... en poissons rouges.
L'homme qui a survécu à l'éclatement de la bulle Internet, brisé le monopole des télécommunications au Japon et fait trembler tous les entrepreneurs de la Silicon Valley avec ses chèques démesurés, joue désormais son héritage.
Masayoshi Son détient-il réellement la clé de notre futur technologique, ou prépare-t-il avec obstination son prochain krach ?
L'avenir de l'économie mondiale dépendra peut-être du résultat de cet ultime lancer de dés.
Pour aller plus loin
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