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Les dividendes sont-ils en train de mourir ?

Nicolas Chéron
Nicolas Chéron
Nicolas Chéron, mains jointes, entouré d'icônes financières en flammes

Sommaire

En résumé

Les 500 plus grosses entreprises américaines ont racheté 942 milliards de dollars de leurs propres actions en 2024, pendant que leur rendement du dividende tombait à 1,15 %. Nicolas Chéron compare dividendes et rachats d'actions à partir des études McKinsey, Fortuna Advisors et Hartford Funds, avec Procter & Gamble, Meta et Warren Buffett en exemples.

Ce que tu vas apprendre :

  • Pourquoi un dividende de 3 € fait passer une action de 100 € à 97 € le jour du détachement
  • Comment les rachats d'actions ont dépassé les dividendes aux États-Unis (942 milliards contre 630 en 2024)
  • Pourquoi 3 entreprises sur 4 rachètent leurs actions au pire moment, selon McKinsey
  • Comment les entreprises qui augmentent leur dividende ont rapporté 10,2 % par an depuis 1973
  • Pourquoi les Dividend Aristocrats font 6 points de moins par an que le S&P 500 depuis 10 ans
  • Pourquoi Warren Buffett refuse de verser un dividende chez Berkshire Hathaway

942 milliards de dollars. C'est ce que les 500 plus grosses entreprises américaines ont dépensé en rachetant leurs propres actions en 2024. Un record absolu, jamais vu dans l'histoire.

Et pendant ce temps... le rendement du dividende de ces mêmes entreprises est tombé à 1,15 %. Son plus bas niveau depuis la bulle Internet, en l'an 2000.

Alors la question légitime, c'est : est-ce que le dividende est en train de mourir ? Et est-ce que les rachats d'actions, c'est vraiment mieux que les dividendes ?

Eh bien... pas vraiment. Sur ce sujet, il y a énormément d'avis tranchés. D'un côté, ceux qui adorent le dividende, la rente. De l'autre, ceux qui pensent que c'est nul, fiscalement catastrophique, et que le rachat d'actions est largement supérieur.

Et la vérité, c'est que chacun des deux camps a tort. Je vais vous expliquer pourquoi.

Un dividende ne tombe pas du ciel

Prenons le bilan simplifié d'une entreprise, disons L'Oréal. Quand L'Oréal vend ses produits de beauté, elle dégage un bénéfice. Et ce bénéfice, le management a 3 options principales pour le gérer.

Option 1 : le réinvestir dans la boîte. Nouveaux produits, nouvelles usines, recherche et développement, recrutement, fidélisation des employés. C'est ce que font massivement les boîtes en phase de croissance, Tesla ou Nvidia par exemple.

Option 2 : le distribuer aux actionnaires sous forme de dividende. C'est ce que font beaucoup de boîtes matures, qui n'ont plus d'opportunités de croissance évidentes et qui préfèrent reverser directement une partie de ce bénéfice aux actionnaires. Ici, on peut citer Total ou Coca-Cola.

Option 3 : racheter ses propres actions sur le marché. On en parle juste après. C'est devenu la voie à la mode depuis quelques années, particulièrement aux États-Unis.

Maintenant, je voudrais qu'on revienne à la base. Parce que beaucoup de gens pensent qu'un dividende, c'est de l'argent qui tombe du ciel.

C'est complètement faux. Un dividende, c'est un transfert de richesse. Exactement comme un retrait d'argent. Quand vous retirez 30 € à un distributeur, vous êtes débité de 30 € sur votre compte courant. C'est pareil pour le dividende : vous prenez 30 € dans la poche gauche de l'entreprise pour les mettre dans la poche droite de l'actionnaire.

Et ça se vérifie tous les jours en Bourse.

Prenez l'évolution du cours hypothétique d'une action le jour du détachement. Le jour 1, l'action vaut 100 €. Après le jour 1, l'entreprise détache un dividende de 3 €. Devinez ce que vaut l'action à l'ouverture du jour 2 ? 97 €. Pas 100 €.

Évolution hypothétique du cours d'une action le jour du détachement d'un dividende de 3 €, de 100 € à 97 €

Certains d'entre vous vont peut-être se dire : « Oui, mais le cours revient très souvent à son niveau d'avant détachement. Donc en pratique, le dividende, c'est bien gratuit. »

C'est vrai, le cours revient souvent au-dessus. Mais attention, il revient à cause de la croissance générale de l'entreprise. Pas à cause du dividende. Si l'entreprise avait gardé ces 3 € sur son compte, son cours serait probablement allé encore plus haut. Le dividende, en lui-même, n'a rien créé. Et une fois sur votre compte, la fiscalité peut même avoir un impact négatif.

Bon, ça, c'est le principe de base du dividende. Passons au rachat d'actions. Est-ce que c'est vraiment mieux ?

Le rachat d'actions, pas si magique

Une étude de Standard & Poor's montre les sommes redistribuées aux actionnaires du S&P 500, trimestre par trimestre. En 1999, les rachats d'actions et les dividendes étaient à peu près à 50/50, autour de 140 milliards chacun par an. En 2024, les rachats représentent 942 milliards, les dividendes 630 milliards. Le rachat a clairement pris le dessus.

Dividendes contre rachats d'actions du S&P 500 par trimestre depuis 1998, en milliards de dollars (source S&P Dow Jones Indices)

Et il y a une vraie logique mathématique derrière cette tendance.

Quand une entreprise rachète et annule, disons, 1 % de ses actions, le bénéfice est désormais réparti sur 99 % des actions au lieu de 100 %. Le bénéfice par action augmente mécaniquement. Et donc le cours est censé monter.

Avant et après un rachat de 1 % des actions : même bénéfice de 100 millions d'euros, 99 actions au lieu de 100, bénéfice par action de 1,01 € au lieu de 1 €

C'est, en quelque sorte, un dividende déguisé, qui reste dans l'enveloppe de l'entreprise et qui évite une partie de la fiscalité pour l'actionnaire. Donc sur le papier, le rachat d'actions, c'est une belle optimisation.

Mais ça, c'est la théorie. Maintenant, on va regarder la pratique.

Une étude de McKinsey sur la période 2004-2010, menée par Bin Jiang et Tim Koller, a regardé ce que les rachats ont vraiment rapporté aux entreprises. Pour ça, ils ont fait une comparaison toute simple. Ils ont pris les rachats réels effectués par les boîtes et ils les ont comparés à une version « lissée ».

En gros, si la même boîte avait étalé les mêmes rachats uniformément, un peu comme un investissement programmé (le fameux DCA, dollar cost averaging), qu'est-ce que ça aurait donné ?

Réponse : 3/4 des entreprises auraient mieux fait de faire du DCA plutôt que de racheter leurs actions d'un coup.

Les dirigeants rachètent leurs actions au pire moment, c'est-à-dire... quand la trésorerie déborde, que l'économie va bien et que les cours sont chers. Et ils arrêtent de racheter quand les cours s'effondrent. Alors que c'est précisément là qu'il faudrait racheter en masse.

Ces données sont confirmées par des études plus récentes, comme celle de Fortuna Advisors, qui suit ces chiffres tous les ans depuis 2011. Leur dernier rapport, publié en avril 2025, « The $4.1 Trillion Question: Do Buybacks Create Value? », tombe sur la même conclusion : les dirigeants sont très mauvais en timing. Alors qu'ils sont censés être les mieux informés du monde sur leur propre boîte.

Et là, on tombe sur une vieille intuition d'un économiste américain, Michael Jensen. Dans une étude publiée en 1986, il a posé un concept appelé « agency cost of free cash flow ».

Quand les entreprises ont trop de cash, elles ont tendance à le gaspiller. Pas qu'en rachetant leurs actions trop chères, mais aussi en projets inutiles.

Un bel exemple, c'est Meta. Selon les chiffres de CNBC et Fortune, entre 2020 et 2024, avec son metaverse, Mark Zuckerberg a perdu environ 70 milliards de dollars.

Peut-être que s'il avait dû verser un dividende, cela l'aurait obligé à être plus discipliné, et à aller chercher du capital externe pour investir dans ce projet. Et donc à se soumettre au jugement du marché.

Globalement, le marché lui aurait dit plus tôt : « 70 milliards dans un métaverse que personne ne veut ? Écoute, ce sera sans moi. » Et peut-être que Mark Zuckerberg aurait réfléchi à deux fois avant de dépenser des milliards dans ce projet.

Donc si on doit résumer : les rachats pourraient être très malins si on rachète sa propre action à bon prix. C'est vrai. Mais statistiquement, les grandes boîtes américaines font l'inverse. Le rachat n'est pas LA solution miracle.

Les champions du dividende

Maintenant, on va s'intéresser spécifiquement aux entreprises qui versent des dividendes, et surtout qui les augmentent chaque année sans interruption. Ce qu'on appelle les « dividend growers ». Et là, les chiffres sont très surprenants.

Une étude reprise par Hartford Funds dans son rapport « The Power of Dividends » a regardé la performance des actions américaines depuis 1973. Elle a réparti les entreprises en plusieurs groupes selon leur comportement en matière de dividende.

Tableau Hartford Funds : performance annuelle et volatilité des actions du S&P 500 selon leur politique de dividende, de 1973 à 2025

Les « dividend growers and initiators », d'abord. Ce sont les entreprises qui augmentent leur dividende, ou qui commencent à en verser un. Historiquement, c'est la meilleure catégorie : elles ont rapporté 10,2 % par an.

Les « dividend payers », ensuite. Ce sont toutes les entreprises qui versent un dividende. C'est donc une catégorie plus large, qui inclut aussi bien les entreprises qui augmentent leur dividende que celles qui le maintiennent ou le baissent. Leur performance moyenne a été de 9,2 % par an.

Les entreprises qui ne changent pas leur politique de dividende, celles qui continuent à verser le même dividende sans l'augmenter ni le réduire, ont rapporté 6,9 % par an.

Les « dividend cutters and eliminators », les entreprises qui réduisent leur dividende ou le suppriment complètement, forment la pire catégorie : une performance moyenne de -1 % par an.

Et les « dividend non-payers », celles qui ne versent aucun dividende, ont rapporté environ 4,2 % par an.

À titre de comparaison, l'indice S&P 500 equal-weighted, qui donne le même poids à chaque entreprise, a rapporté 7,7 % par an sur la période.

100 dollars investis dans les dividend growers en 1973 sont devenus 17 375 dollars en 2025. Avec en plus une volatilité plus faible que pour les non-payers. Et ça, en finance, c'est rare : plus de rendement et moins de risque.

Si on doit donner un exemple parlant de dividend grower, on pourrait prendre Procter & Gamble.

Vous ne connaissez peut-être pas le nom, mais vous connaissez forcément leurs marques. Oral-B, si vous vous brossez les dents le matin. Pampers, si vous avez des enfants. Monsieur Propre, si vous nettoyez le sol. Gillette, Ariel, Head & Shoulders, Always. Tout ça, c'est Procter & Gamble.

Et Procter & Gamble verse un dividende sans interruption depuis 1890. Oui, oui : 1890. Et ils l'augmentent même chaque année depuis 68 ans consécutifs.

Là, j'aimerais qu'on prenne 30 secondes pour réfléchir à ce que ça veut dire. Si une entreprise a réussi pendant 25 ans, 50 ans, 68 ans, à augmenter son dividende sans altérer ses finances, sans se mettre en risque, sans devoir couper en période de crise, c'est forcément qu'elle a une excellente gestion. J'insiste : ce signal n'est de qualité que si le versement du dividende n'affecte pas négativement l'entreprise. Verser un dividende jusqu'à faire faillite, c'est une très mauvaise stratégie.

Mais dans le cas de Procter & Gamble, il faut quand même se dire que l'entreprise a survécu à deux guerres mondiales, à la Grande Dépression, à l'arrivée d'Internet, au Covid. Bref, ils ne sont pas nés de la dernière pluie.

Si vous voulez apprendre à analyser une entreprise avant d'acheter ses actions, allez jeter un oeil à la formation MasterBourse.

La tech a changé la donne

Donc, ici, on pourrait se dire qu'acheter les dividend growers, c'est la stratégie idéale. Sauf qu'il y a un truc qui a changé. Depuis une dizaine d'années, les dividend growers sous-performent le S&P 500, et pas qu'un peu.

Prenez la performance de l'indice Dividend Aristocrats, c'est-à-dire les boîtes du S&P 500 qui ont augmenté leur dividende au moins 25 ans d'affilée, face à l'indice S&P 500 classique. Les deux avec dividendes réinvestis, pour avoir une comparaison égale.

Sur 10 ans, le S&P 500 a explosé les performances des Dividend Aristocrats. On est à 15,5 % par an contre 9,5 % par an. 6 points de différence par an !

Et le pire, c'est que la tendance est en train de s'accélérer. Sur 5 ans, on est à 5 % par an pour les Dividend Aristocrats, contre 14 % par an pour le S&P 500. Sur 3 ans, je n'en parle même pas, et sur 1 an, encore moins.

Maintenant, la question, c'est pourquoi ? Eh bien, ça tient en 2 mots : la technologie.

La dernière décennie a été dominée par la tech, avec Apple, Microsoft, Nvidia, Amazon, Meta. Ces entreprises ont fait des x10, x20, x50 sur 20 ans. Et pour la plupart, soit elles ne versent pas de dividende, soit elles en versent un très petit. Aucune n'est éligible aux Dividend Aristocrats, parce qu'elles n'ont pas 25 ans d'historique d'augmentation continue.

En les évinçant par construction, l'indice Aristocrats s'est privé du meilleur de la décennie.

D'ailleurs, si vous préférez capter la performance de l'indice entier plutôt que de trier les entreprises, voici le Top des ETF en PEA.

Alors, en finance, il y a une phrase quasi interdite : « cette fois, c'est différent ». C'est même devenu un meme. Parce qu'historiquement, à chaque krach boursier, des gens disaient « cette fois c'est différent, on va à 0, l'économie mondiale va s'effondrer », blablabla. Et à chaque fois, ils se trompaient.

Mais cette règle s'applique surtout à la psychologie humaine. Pas forcément aux grandes tendances économiques. Parfois, le monde change vraiment.

Et je pense que depuis l'avènement de ces nouvelles boîtes tech, il y a eu un basculement dans l'économie. Beaucoup d'indicateurs classiques, censés prédire les corrections de marché, fonctionnent moins bien quand on les applique à ces nouvelles entreprises.

Alors est-ce que dans 10 ans, les Dividend Aristocrats reprendront le dessus parce que la tech aura corrigé ? Possible. Personne ne sait. Mais il faut se rendre compte à quel point les boîtes tech actuelles ont des rentabilités exceptionnelles. C'est du jamais vu dans l'histoire des marchés.

Un aveu d'humilité

Au final, dividende ou rachat d'actions, qui gagne ? Vous l'avez compris, la question est mal posée.

Le vrai sujet, c'est : est-ce que les dirigeants des entreprises que vous avez en portefeuille savent ce qu'ils font avec votre argent ?

Quand une entreprise verse un dividende croissant depuis 25 ou 50 ans, ce qu'elle vous dit en filigrane, c'est : « Je préfère vous rendre ce cash plutôt que de risquer de mal l'investir. » C'est un aveu d'humilité. Et dans le monde des grandes entreprises, l'humilité, c'est très rare.

La plupart des CEO se prennent pour Steve Jobs. Ils veulent transformer le monde, créer le prochain métaverse. C'est bien, mais statistiquement, la plupart se plantent.

Une boîte qui verse un dividende croissant depuis 68 ans, comme Procter & Gamble, c'est une boîte qui connaît ses limites. Qui se dit : « On sait faire des shampoings et des couches. On le fait très bien. Tout ce qu'on n'utilise pas pour grandir, on vous le rend, et on ne se prend pas pour Warren Buffett. »

Et justement, Buffett, lui, n'a versé qu'une seule fois un dividende en 60 ans chez Berkshire Hathaway. Il regrette ce dividende et a même blagué en disant qu'il devait être aux toilettes quand la décision a été votée, en 1967.

Sa règle, écrite noir sur blanc dans ses lettres aux actionnaires : Berkshire garde le cash tant que chaque dollar conservé crée plus d'un dollar de valeur en Bourse.

Warren Buffett et sa règle : Berkshire garde le cash tant que chaque dollar conservé crée plus d'un dollar de valeur en Bourse

Traduction : « Je suis un meilleur investisseur que vous, laissez-moi votre argent. » Et vu qu'il a multiplié la valeur de Berkshire par environ 40 000 depuis 1965, difficile de lui donner tort.

Et quand Buffett fait des rachats d'actions chez Berkshire, il les fait uniquement quand l'action est sous-évaluée selon ses propres critères. Le problème, c'est qu'il y a peut-être 5 Buffett dans le monde sur 50 000 dirigeants.

Pour aller plus loin

Retrouvez la vidéo complète sur YouTube : Les dividendes sont-ils en train de mourir ?

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